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L’esprit de camaraderie de Peter Praet

16 décembre 2019 | Corporate

En octobre, le siège de Bruxelles de Delen Private Bank a eu l’honneur d’accueillir Peter Praet, ancien économiste en chef de la Banque Centrale Européenne (BCE) qui s’est adressé à nos clients institutionnels. L’occasion pour Artino Janssen, chargé de relation senior chez Oyens & Van Eeghen, notre succursale néerlandaise, de l’interviewer.

Artino Janssen : La BCE a essayé d'augmenter l'inflation et de soutenir la croissance économique au moyen de mesures non conventionnelles. Certains doutent de l'efficacité de cette politique alors que les taux sur les marchés des capitaux sont passés en négatif. Quel est votre avis ?

Peter Praet : La politique monétaire a été très efficace, compte tenu du contexte auquel la BCE a fait face. Il y a d’abord eu la crise financière mondiale de 2007-2008, une crise majeure que nous avons traversée sans trop de dommages. Il s’en est suivi la crise de l'euro, une crise extrêmement grave à laquelle la BCE a apporté une réponse énergique. Enfin, nous avons connu le choc chinois, à savoir, le rééquilibrage de l'économie chinoise. La réaction collective du G20 a alors permis un redressement économique.

Aujourd’hui, la situation est différente. Le nouveau choc que nous connaissons a débuté, je pense, avec les discussions liées au referendum sur le Brexit et avec l’investiture du nouveau président américain. Il s’agit d’un choc lié à la déglobalisation, autrement dit, un choc protectionniste qui affecte la confiance des entreprises, leurs investissements, mais aussi la consommation en général. Je pense que pour ce genre de choc, les politiques monétaires n’apportent guère de réponses. Il y a donc lieu de faire une distinction entre la réaction de la banque centrale lors des trois précédents chocs et le choc plus récent.

La politique monétaire n'apporte pas de réponse à ce type de choc.

Artino Janssen : La Réserve fédérale, la BCE et la Banque du Japon détiennent d'importantes positions en obligations d'État et d'entreprises, ce qui en fait d’importants gestionnaires d'actifs. L’indépendance des banques centrales en est-elle affaiblie ?

Peter Praet : Pas du tout. La banque centrale a comme mandat la stabilité des prix et elle a, dans ce cadre, l'autonomie de déterminer les instruments à utiliser. La BCE peut donc décider d'acheter des obligations, ce qui injecte des liquidités sur le marché.

Les acteurs du marché peuvent soit dépenser cet argent vu la faiblesse des taux, soit prendre des risques en investissant sur les marchés actions ou en prenant un risque de crédit. Dans les deux cas, l’économie s’en voit stimulée. Fondamentalement, la BCE achète et détient des obligations tant que son objectif n'est pas atteint. Cela n’a donc rien à voir avec la philosophie d’un gestionnaire d’actifs. Ce genre de politique n’impacte donc pas son indépendance : elle utilise les outils qu'elle estime nécessaires pour atteindre l'objectif de son mandat.

Artino Janssen : La BCE demande régulièrement aux gouvernements de soutenir l’économie via leurs politiques budgétaires. La politique monétaire aurait-elle atteint ses limites ? Des programmes de relance budgétaires seraient-ils actuellement opportuns ?

Peter Praet : Pendant des décennies, la politique monétaire a été considérée comme le principal instrument de stabilisation de l’économie et des cycles économiques : augmentation des taux, lorsque l’économie croît trop rapidement, et le contraire en cas d'inflation. Actuellement, la banque centrale fait face à deux phénomènes : des taux d'intérêt faibles ou négatifs, et le choc lié au protectionnisme. En la matière, la politique monétaire n'apporte pas de réponse appropriée. Les politiques budgétaires devraient dès lors porter sur plus d’aspects. Bien entendu, il ne s’agit pas seulement de dépenser plus, mais bien d’accroître pertinemment les investissements d’infrastructure, ceux liés aux changements climatiques, ou à l'éducation, par exemple. Si les gouvernements ont la possibilité de mener ces politiques, il serait sage de le faire. Le problème en général, c'est que souvent les gouvernements n'investissent pas assez judicieusement dans l'avenir. Or actuellement, les conditions sont favorables : politiques monétaires accommodantes et taux d'intérêt bas. Nous avons besoin de décideurs et responsables politiques efficaces et visionnaires pour mener des réformes structurelles et soutenir la demande.

Quand je jette un œil aux situations très difficiles que j’ai connues, je peux dire que le fait d'avoir toujours eu le soutien d'amis et de collègues a fait toute la différence.

Artino Janssen : Votre palmarès est impressionnant : professeur d'économie, directeur de la Banque Nationale, chef de cabinet du ministre des Finances, directeur de la BCE. Quelle fonction s’est avérée la plus difficile ?

Peter Praet : La vie m’a appris qu’aucune crise n’est finalement si difficile à gérer quand on est entouré d’une bonne équipe. J’ai toujours connu d’excellentes collaborations et je ne parle pas seulement des dirigeants comme Luc Coene ou Mario Draghi, mais aussi des autres collègues. J'appelle cela « l'esprit de camaraderie ». C’est un énorme atout en situation de crise. Quand je jette un œil dans le rétroviseur, aux situations très difficiles que j’ai connues, je peux dire que le fait d'avoir toujours eu le soutien d'amis et de collègues a fait toute la différence.

Artino Janssen : Merci beaucoup, monsieur Praet !

Découvrez la vidéo de l'interview complète ci-dessous.

 
 
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